GREVE DES COMMERCANTS

Publié le par CESAR ETOU

Fin précipitée de la grève contre les factures normalisées: El Hadj Reda, l’homme qui défiait la République et ses lois
Tout est bien qui finit bien. De sa boutique sise à Cocody Deux Plateaux, dans ce vaste quartier huppé d’Abidjan, M. S., mauritanien, a appris au journal de 20 h, samedi dernier, à la télévision, que “la grève des commerçants, c’est fini”. Alors, le boutiquier a retrouvé aussitôt son sourire habituel. Avec empressement et visiblement soulagé, M.S. servait ses derniers clients en plaisantant avec eux. Certes, le boutiquier mauritanien est loin d’Adjamé et de Treichville, les deux quartiers d’Abidjan où la grève des commerçants contre “les factures normalisées” a été la plus violente. Mais depuis le 1er janvier jusqu’à ce samedi, M.S. a vécu une peur panique. D’abord, il avait appris que sa boutique pouvait être saccagée à tout moment par les grévistes qui passaient dans tous les quartiers pour contrôler le mouvement de grève. Pis, on lui avait appris que même à la fin de la grève, “les grossistes allaient augmenter les prix et cela contribuerait à fâcher les populations” qui pourraient être amenées à casser les boutiques. Quand, le vendredi 6 janvier, M.S. avait appris que la grève était devenue “illimitée”, sa peur s’était aggravée. C’est pourquoi, ce samedi, il a poussé un ouf de soulagement. Une délivrance sûrement ressentie par les commerçants d’Adjamé, de Treichville et de toutes les autres communes d’Abidjan. A moins d’un revirement spectaculaire, le commerce reprendra ses droits aujourd’hui ou totalement mercredi, après la Tabaski, certainement à la grande joie de la communauté libanaise de Côte d’Ivoire dont de hauts représentants supportaient de moins en moins la tournure de cette grève conduite, sans leur avis mais en leur nom, par El Hadj Reda.
Pendant sept bonnes journées, du dimanche 1er au samedi 7 janvier 2006, les commerçants ivoiriens ont fermé boutique, officiellement à la demande du collectif des associations des commerçants et opérateurs économiques du pays. Mais à la vérité, le mot d’ordre émanait d’une branche de cette organisation. La dissidence était menée, officiellement aussi, par un groupe de commerçants composé des sieurs Moustapha (5ème vice-président du Collectif), Attié (secrétaire général du Collectif), Samba et Coulibaly (tous deux membres du Collectif). C’est au nom de ce groupe qu’un certain Lamine Ouattara (porte-parole) distillait les mots d’ordre de grève à la presse après les assemblées belliqueuses tenues à cet effet. Mais, le vrai patron de la dissidence s’appelait El Hadj Reda, et tous les commerçants le savaient. ll agissait au nom de la communauté libanaise. Le succès de “sa” grève ne découlait pas forcément de la justesse des revendications posées, il était dû aux méthodes peu orthodoxes employées pour arriver à ses fins : El Hadj Reda faisait diffuser des tracts en arabe et en français. Les commerçants qui ont tenté de s’opposer à ses mots d’ordre ont été physiquement menacés ou agressés. Les commerçants non grévistes se demandaient où était passé l’Etat. Ils ont tous fermé boutique.

La facture normalisée, une loi étatique

Le parlement ivoirien a adopté, le 27 avril 2005, la loi autorisant l’introduction des factures normalisées dans le commerce en Côte d’Ivoire. Promulguée par le président de la République le 18 mai, elle devait concourir à mettre fin à la concurrence déloyale dans le commerce, à lutter contre la fraude sur la TVA, les déclarations fantaisistes de chiffres d’affaires et de bénéfices industriels et commerciaux. Elle doit permettre d’avoir les chiffres réels sur les impôts sur revenu, etc. Rien qu’en supprimant les fraudes à la TVA, le ministère d’Etat, ministère de l’Economie et des Finances, sous la direction de Paul Antoine Bohoun Bouabré, avait estimé que l’Etat ivoirien engrangera, sans que cela ne coûte un seul sou ni aux gros commerçants ni aux détaillants, au moins 120 milliards de FCFA chaque année. Cette loi devait entrer en application le 24 mai 2005. Mais elle a été différée jusqu’au 1er août pour des raisons techniques par la Direction générale des Impôts (DGI), puis au 1er septembre 2005 après un soulèvement des commerçants. Ces derniers ont été organisés et conduits, d’abord le 5 septembre, chez le Président Gbagbo par Laurent Dona Fologo (président du Conseil économique et social), assisté de Roland Dagher, membre de la communauté libanaise, conseiller économique et social ; puis ils ont rencontré le ministre d’Etat Bohoun Bouabré, le 8 septembre, au Palais de la Culture.
Cinq grandes décisions ont été prises au sortir de ces deux rencontres : l’exclusion des petits commerçants, détaillants et artisans du champ d’application de la facture normalisée ; l’application graduelle de la mesure à partir du 1er octobre pour permettre aux commerçants concernés et qui n’ont pas de compte contribuable de se faire recenser; l’engagement d’une vaste campagne de sensibilisation ; la création d’un Comité mixte DGI/Associations de commerçants pour résoudre les difficultés éventuelles et, enfin, l’engagement de l’Etat à ne pas rendre les sanctions rétroactives. C’est donc fort de ces résolutions que le Comité mixte a sillonné tous les quartiers d’Abidjan et les chefs-lieux de département des villes non assiégées de la Côte d’Ivoire. Dans ce Comité, siégeait aux côtés des agents de la DGI, M. Soumahoro Farikou, le président du Collectif dont le sieur Reda est le 1er vice- président. C’est à la demande du Collectif que la date d’application de la loi, programmée pour le 1er octobre puis repoussée au 1er novembre 2005, a été reportée finalement au 1er janvier 2006.
Mais voilà que le 1er janvier, El Hadj Reda et son groupe entrent en dissidence et appellent à la grève, officiellement parce que
“ les commerçants ne sont pas encore tous recensés et que ceux des zones gouvernementales ne sauraient supporter à eux seuls le poids économique de toute la Côte d’Ivoire pendant que le pays est coupé en deux”.

Plaidoyer pour frauder, rien que frauder

C’est évident, ces arguments sont ridicules. Car, dans un communiqué pondu le 30 décembre 2005, la DGI donnait déjà jusqu’au 28 février (pour les commerçants de l’intérieur) ou au 31 janvier 2006 (pour ceux d’Abidjan), soit pour retirer leurs comptes contribuables, soit pour se faire recenser s’ils sont en retard. Autant cette opération de recensement ne peut bloquer la loi, autant il est inconcevable que El Hadj Reda demande que le pays étant coupé en deux, aucune loi ne soit appliquée, car c’est de cela qu’il s’agit.
Il est clair que les vrais motifs de la grève se trouvent ailleurs. Ils ont été avoués par El Hadj Reda et son groupe (Attié, Moustapha, Samba et Coulibaly) au cours d’une réunion tenue le mercredi 4 janvier de 10h à 12h30 à la petite salle des mariages de la Mairie d’Adjamé : “Avec le numéro de compte contribuable, a déclaré El Hadj Reda, la DGI va connaître votre vrai chiffre d’affaires. Si tu étais soumis auparavant à la taxe forfaitaire ou à la taxe communale, tu seras désormais soumis à l’impôt synthétique ou au réel normal. Avec le chiffre d’affaires exact, on saura quel type d’impôt tu payeras. Or, la majorité des commerçants paient à la Mairie parce que la DGI ne connaît pas notre chiffre d’affaires réel. Voyez-vous, ce qui est caché derrière la facture normalisée, c’est ça. C’est le piège que la DGI nous tend. Moi, je suis contre !”.

La communauté libanaise abusée

Le désir de frauder en toute tranquillité au détriment des caisses de l’Etat était ainsi ouvertement avoué. C’est à cette fin que, du 1er au 7 janvier 2006, El Hadj Reda a créé le cafouillage, diffusant des tracts violents en arabe, appelant à la grève en français, défiant l’Etat et ses lois et faisant agresser les commerçants qui avaient découvert son jeu et qui voulaient s’y soustraire. L’homme se croyait si fort que, le jeudi 5 janvier, il s’est permis le luxe de la faire boucler aux hautes autorités de l’ambassade du Liban qui tentaient, selon une source très crédible, de le ramener à la raison. D’ailleurs, le vendredi 6 janvier, pour mieux narguer les responsables de l’ambassade du Liban, il a fait annoncer une grève illimitée. Mais finalement, au sortir d’une rencontre avec le Conseiller Roland Dagher, samedi, El Hadj Reda a levé son mot d’ordre de “grève illimitée” et déclaré vouloir renouer le dialogue avec la DGI qu’il a volontairement rompu sans crier gare, en entrant en dissidence contre le Collectif qui a travaillé et approuvé le chronogramme d’application de la loi. Il a sûrement compris que la mafia de la fraude qui le pousse à agir ne peut pas continuellement prospérer au détriment de l’Etat, des opérateurs économiques majoritairement acquis à la facture normalisée et au détriment de la laborieuse loyale communauté libanaise qu’il prétendait défendre alors qu’il lui prêtait un désir forcené de frauder à tous les prix.
Il était temps. Car, le nom de El Hadj Reda commençait à être lié à des courants extrémistes dangereux. Peut-être à tort, mais tout le monde se souvient encore que c’est le même Reda qui a vainement tenté de croiser le fer avec le coriace Pierre Djédji Amondji au moment où l’ancien maire d’Adjamé, actuel gouverneur du District d’Abidjan, bâtissait les grandes œuvres telles que le “Black Market” et le grand marché de cette commune.

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voyance gratuite par email 03/03/2017 10:27

Un grand merci pour cet article très clair !! Belle journée