DÉPENDANCE, SOUMISSION, SERVILITÉ

Publié le par ZIO MOUSSA

 

 

La déstabilisation n’est pas pourtant une nouveauté. Savez-vous pourquoi Idi Amin avait fait son coup d’Etat en 1972 ?  Ce n’est pas lui qui l’avait fait, mais les Britanniques. Lui, il ne savait même pas ce qu’il voulait. De même au Ghana, quand les militaires ont renversé N’Krumah, ils sont venus me voir. Je leur ai demandé pourquoi, ils m’ont répondu : “ Ça n’allait plus “,  c’est tout ! Je leur ai aussi demandé ce qu’ils allaient faire ; ils ne savaient pas. Les gens de l’extérieur savaient à leur place ! ” Il y a un quart de siècle (Jeune Afrique numéro 1084 du 4 février 1981) Félix Houphouët-Boigny évoquait la question de la déstabilisation de l’Afrique. Mais les propos du premier président de la République de Côte d’Ivoire vont  au-delà de la culture des putschs pour rien qui ont réduit pourtant le continent noir à un champ de ruines et retardé durablement son développement : Félix Houphouët-Boigny stigmatisait alors l’irresponsabilité et l’inconscience d’une large frange de la classe politico-militaire des indépendances. Une élite instrumentalisée, manipulée, qui ne savait même pas pourquoi elle faisait des coups d’Etat. Commentant les propos d’Houphouët-Boigny, Edem Kodjo écrit, en 1985, dans son livre… Et demain l’Afrique : “ Les élites africaines doivent se persuader que leurs pays ne peuvent plus continuer à être le prolongement des grandes puissances et l’amitié, voire la coopération que l’on peut établir, doivent être exclusives de toute dépendance, de toute soumission et de toute servilité ”.
Près d’un demi-siècle d’indépendance, plusieurs coups d’Etat et un génocide plus tard, qu’est-ce qui a changé dans les rapports des classes politiques africaines au pouvoir politique ? Rien ! Ou presque rien ! La classe politique ivoirienne le montre à suffisance, et de manière presque caricaturale. Le multipartisme a agi, sur la scène politique nationale, comme un révélateur au sens photographique du terme. Il a mis au jour les limites de ceux qui gouvernaient mais aussi – chose grave – le manque d’ambition et de vision de nombre de leaders politiques de l’ère multipartisane. Que reste-t-il de la centaine de partis politiques du début des années 90 ? Une très forte mortalité a décimé la meute lancée à l’aventure de la conquête d’une espèce de far West du pouvoir d’Etat ;  balayant de nombreux partis et emportant des leaders, elle a clairsemé les rangs au demeurant peu serrés au départ (le parti ne se réduisant d’ailleurs trop souvent qu’à son chef et quelques copains). Epoque de grande démagogie où quelques aventuriers comptaient sur la peur de la contestation d’un président finissant, qui était alors censé acheter à coup de millions la dissolution de leurs officines politiciennes, leur ralliement ou leur  (ré) intégration dans la… file unique (“la mangecratie” a une histoire).
Le président Félix Houphouët-Boigny mourut en 1993. Les petits calculs d’enrichissement par la vente des militants (en sport on parlera de transfert) et des partis tombèrent à l’eau. Le pays devint un cimetière de partis politiques où survivent trois ou quatre groupes (et leurs satellites) désormais (auto) proclamés leaders.
Mais, pour autant, certains militants politiques et quelques leaders ne renoncèrent pas aux grandes soldes de toutes les saisons (petite et grande saison des pluies, petite et grande saison sèche). Ce fut et c’est encore la période de la transhumance. Les uns et les autres passèrent d’un parti politique à un autre, de là ils émigrèrent ailleurs, toujours avec armes et bagages. Ils sont généralement parmi les plus radicaux, les pyromanes qui tiennent les discours les plus enflammés et les plus incendiaires. Ce ne sont pas eux les pasteurs, ils sont le troupeau qui cherche de verts pâturages. A cette race de militants et de leaders politiques, les deux mains ne suffisent pas pour les reliefs du pauvre festin. Tout honneur ravalé et toute honte bue, ils font le tour de tous les râteliers. Comme Benjamin Constant se ralliant à Napoléon, ils peuvent s’exclamer : “ Servons la cause et servons-nous. ” Et, à leur propos, l’on peut reprendre cette longue citation de Dominique de Villepin : “ Aujourd’hui, le pouvoir confère encore un prestige manifeste dans l’obtention de quelques avantages ostentatoires, signes extérieurs de puissance qui enivrent les plus naïfs : voyages, voitures, grands restaurants et grands hôtels, places de concert ou de théâtre ; même pour les plus blasés, tout cela finit par composer un statut. Mandats, nominations, charges et sinécures, les bénéfices s’empilent comme, sous l’Ancien Régime, les abbés de cour collectionnaient les prébendes. Faveurs échangées et services rendus tissent autour de chacun un réseau serré d’obligations réciproques. Les serviteurs du pouvoir et, plus largement, tous ceux qui en vivent, deviennent vite des prisonniers. Ils forment une caste étroite de prêtres attachés à leurs autels, obsédés par leur rang et qui ne cherchent qu’à se maintenir. Ces petites jouissances tournent immanquablement la tête des plus faibles. Et plus le pouvoir se vide de sa substance, plus ils sont légion dans les couloirs des palais à se livrer à la course aux honneurs. ” Dans cette bataille – cette guerre – de la conquête du pouvoir d’Etat qui déchire la Côte d’Ivoire, l’élite nationale, à l’exception de quelques fortes personnalités, ne donne aucune raison de croire qu’elle privilégie l’intérêt général. A l’inverse d’Idi Amin et des militaires ghanéens, dont parle Félix Houphouët-Boigny, certains politiques ivoiriens, eux, savent  pourquoi (quels intérêts) et pour qui (quels réseaux) ils ruinent la nation. Dépendance, soumission, servilité. Il y a vingt-cinq ans Edem Kodjo dénonçait les tares des élites africaines. Il y a plus de quarante ans, la plupart des pays africains au sud du Sahara sont indépendants. Leurs élites ont-elles pour autant rompu avec la dépendance, la soumission et la servilité ? Rien n’est moins sûr.

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