Que faisons-nous en Côte d'Ivoire ?

Publié le par Michel Galy

                                                                
Beaucoup plus que l'opération "Licorne", l'ensemble de la tutelle franco-onusienne semble poser problème, comme le montrent bien les récents événements d'Abidjan — et les morts de Guiglo. Inédite sur le plan du droit international, la situation appelle pourtant d'intéressants parallèles historiques, mais aussi régionaux. Et les dires ne correspondent pas toujours aux faits... Partie pour "faire la paix" — et bon gré mal gré le bonheur de tous les Ivoiriens —, l'intervention de la France et de la communauté internationale a certes dans un premier temps limité la violence, même si elle n'a pas bouté la rébellion vers ses bases burkinabées, comme les accords de défense auraient pu y inviter. Mais, aujourd'hui, à la fois amplifiée et enlisée, la même intervention se prend dans un vertige interventionniste de gouvernance autoritaire et d'autoritarisme international qui ne laisse rien augurer de bon, et qui risque au contraire de mener à une violence croissante, cette fois d'origine exogène.

 

Pour les historiens, le processus en rappelle d'autres ! S'agit-il d'une "mise sous tutelle" rampante, ou d'un "territoire sous mandat" ? Si les mots ne sont pas employés, les réalités y ressemblent et ne sont guère encourageantes, à l'aune du Kosovo, par exemple. Pour des juristes internationaux, les Nations unies ont créé un monstre, notamment dans les contradictions non résolues entre un "Etat souverain" conservant toute sa validité à la Constitution ivoirienne (avec la "primauté de la résolution 1633 du Conseil de sécurité" prévoyant la prolongation du mandat du président ivoirien pour un an), et sa dépossession pratique autour d'un premier ministre arrivé dans les fourgons des décideurs internationaux. Mais surtout, les institutions internationales, en inventant un organe que l'on n'ose dire "ad hoc", le déjà fameux GTI ou groupe de travail international, ont réussi, premier exploit, à mettre le feu aux poudres. Cette commission formée de tous les pouvoirs interventionnistes onusiens, africains et français est censée se réunir périodiquement à Abidjan, comme un anachronique "conseil des gouverneurs" pour superviser et bientôt remplacer l'édifice étatique ivoirien, qui, bien sûr, fait de la résistance. Pour les africanistes favorables à la résolution autoritaire des conflits, un gouvernement fantoche en Sierra Leone, un autre sous tutelle au Liberia entraîneraient le même processus en Côte d'Ivoire ! Moyennant la coûteuse et interminable présence de 10 000 à 15 000 militaires par pays, renforcés par une armada d'ONG qui prospèrent sur les marges onusiennes.
Tout cela dans une grande irréflexion politique et dans d'inquiétantes improvisations. Car, à part diaboliser un régime et un président victimes d'un coup d'Etat téléguidé, en septembre 2002, où est la solution à long terme ? Nombre de militaires français n'ont qu'une envie : quitter le guêpier ivoirien. Encore faut-il, selon eux, le faire "dans l'honneur", et non dans des conditions dramatiques et sous l'épée de Damoclès d'accusations ultérieures — comme au Rwanda. Les massacres réciproques de novembre 2004, à Bouaké comme à Abidjan, ont été traumatisants pour les deux camps, et ne peuvent être politiquement réédités — ce qui a récemment favorisé un transfert inédit de la violence sur des forces onusiennes déjà à demi dépassées. La solution à la "Recamp" (Renforcement des capacités africaines de maintien de la paix) semble échouer, comme la vietnamisation de triste mémoire. On ne le dira jamais assez : des violences plus grandes sont toujours possibles, dans une politique du pire que l'on voudrait croire inenvisageable. En dehors des boucs émissaires occidentaux, les millions de Sahéliens vivant au sud sont hélas, dans un scénario — catastrophe —, des cibles toutes prêtes.
Les solutions politiques proposées ont l'inconvénient majeur de se trouver en porte-à-faux avec l'opinion nationaliste sudiste, violemment antirebelle et attachée aux symboles de l'Etat ivoirien : armée, présidence, Assemblée, etc. Toute tentative de réédition de la Conférence de Kléber, toute solution militaire ou personnelle (sanctions ad hominem ou "solution à la haïtienne" de destitution du président), ne fera qu'échauffer les esprits ou faire exploser la capitale. S'il n'y pas une science exacte des "violences extrêmes" ni une thermodynamique des pressions, on est prêt à parier qu'une aggravation de la violence symbolique verticale, issue du "système de gouvernance mondial", pourrait se traduire par la multiplication de violences horizontales, entre groupes et ethnies, rendant la Côte d'Ivoire définitivement ingouvernable.

Michel Galy enseigne à l'Institut d'études politiques de Paris.
 

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Merci pour tous ces conseils, je vais essayer de les appliquer !