Suis je "sanctionnable" ?

Publié le par HERVE PENOT


Opinion - Hervé Penot s’interroge : un journaliste français qui critique la France est-il sous le coup des sanctions de l’ONU ?

Monsieur Annan,
Puisque aujourd’hui, il est interdit de critiquer la politique de Jacques Chirac et le rôle de l’ONU, caisse enregistreuse de la France en Côte d’Ivoire, je m’interroge. Oseriez vous sanctionner un journaliste blanc ?
Vous n’avez jamais condamné les meurtres commis par l’armée française en Côte d’Ivoire devant l’hôtel Ivoire, vous n’avez jamais condamné le meurtre d’un Ivoirien par la force Licorne, mais vous condamnez les mots jugés trop durs envers les autorités de France, vous condamnez les mots jugés trop durs envers l’ONUCI. Serait-ce les restes d’un complexe rampant qui vous fait embrasser perpétuellement les positions françaises ? Vous n’avez donc aucun respect pour le travail de fond de Thabo Mbeki qui a vite compris en Côte d’Ivoire les acteurs de ce théâtre d’ombre.
J’ai une position facile : que pouvez vous dire contre un journaliste de France excédé par l’attitude colonialiste de la France, par les discours inadmissibles et tellement condescendants d’une Girardin qui aime l’Afrique à travers les nounous des beaux quartiers parisiens ? Suis-je en train d’entraver le processus de paix en dénonçant l’inadmissible ? On n’entend guère l’ONU évoquer la situation catastrophique des populations dans le Nord du pays, les gens qui meurent, des femmes victimes de viols, les enfants nés avec les fusils au bout des doigts. On n’entend jamais les membres de l’ONUCI, trop contents de rester calfeutrés dans des hôtels, pécules en poche. On ne vous entend pas dénoncer la prise de position du GTI (bien au contraire…) sur la fin du mandat des députés, comme si la démocratie était belle chez les autres, et surtout pas en Afrique, continent de l’irrationnel.
Comment Pierre Schori peut-il se permettre de parler à un président dans un rapport maître-esclave dépassé ? Je n’ose pas imaginer ce même Schori user d’un tel langage devant Chirac.
Pourquoi Soro Guillaume nargue-t-il les décisions de l’ONU à longueur de temps, insulte Mbeki sans être aucunement réprimé ? A l’ONU, la France pond les résolutions sur la RCI dans une posture de juge et partie surprenante.
La France a de nouveau envoyé en Côte d’Ivoire une cargaison de journalistes bardés de documents risibles (Libé, Le Monde…) : ils auront le droit à la classique mise en perspective du pays par la force Licorne, des cours de soutien accéléré sur la situation en Côte d’Ivoire.
On leur parlera de l’Ivoirité, le concept de Bédié allié dans le G7 à … Soro, ils parleront de Simone Gbagbo, de l’argent détourné par le régime, une rareté en Afrique, ils insisteront sur le problème Nord-Sud, remettront peut-être une couche sur le côté musulman-chrétien (pour les plus ignares)…. Quand à ceux qui ne sont pas dans la ligne, on les rappellera à leurs devoirs. Comme le fit Poncet en novembre 2004…
Les journalistes auront, pour certains, le droit de vivre au Bima, voire dans un hôtel proche de la base. "C’est pour votre sécurité". On les emmènera peut-être même via avion spécial à Bouaké, vitrine officielle de la partie du territoire qui se meurt. Accepteraient-ils, ces mêmes journalistes de voir les émeutes de banlieue en France à travers les analyses des CRS sur place ? Ils débarquent comme les Américains dans le 93, avec casques et idées reçues. La menace islamique déferlait sur la France. Ce sont les mêmes en Côte d’Ivoire, sauf qu’ils ne parlent pas aussi bien l’Anglais…
Ils n’iront donc pas en ville seuls, refuseront les leçons d’une soirée rue Princesse où cet autre Abidjan leur sera dévoilé. Mais la peur distillée par les militaires risque logiquement de les effrayer. Biberonnés aux informations honteuses relayées dans l’Hexagone - dans son ensemble, pas dans sa totalité -, ils n’auront guère le temps de comprendre. Encore moins le temps de saisir que se propage aujourd’hui en Afrique de l’Ouest un fort sentiment anti-français dont la crise ivoirienne est le symbole fort.
Monsieur Annan, la France s’appuie sur vous comme sur tous les bons vieux politiciens mentalement colonisés (en Côte d’Ivoire et dans tous les partis, y compris le FPI d’ailleurs) et vous agitez la tête de haut en bas en signe d’approbation perpétuelle. Continuez à soutenir le GTI, réminiscence inadmissible du pouvoir colonial, brisez les institutions d’un pays qui redémarrait bien en 2002, cela donne le vertige et la nausée.
Un pays meurt que la France dans son analyse erronée de la situation (en gros la crainte de voir Gbagbo céder les marchés économiques à d’autres) tente encore de récupérer par tous les moyens. L’idée est simple : en cassant la résistance des leaders patriotiques, en muselant Blé Goudé, la France croit pouvoir sceller la fin de l’histoire. Pour eux, sans le chef, le Noir s’écrase. Une nouvelle erreur majeure d’appréciation est en train de naître dont les conséquences pourraient s’avérer gravissimes. Dans la continuité de trois ans de guerre, en somme. Dans la continuité de la politique onusienne. Saluons au moins la position de l’Angola, de l’Afrique du Sud et même des Etats-Unis qui ont compris que l’envoi de 3500 hommes supplémentaires ne serviraient à rien. Comme le dit dans son formidable livre sur la Côte d’Ivoire (Ivoire nue) Georges Neyrac, ancien chargé de la presse de la force Licorne : " On a peut-être parié sur le mauvais cheval… " On ne peut pas mieux dire.

Publié dans Politique

Commenter cet article

voyance gratuitement 27/01/2016 14:21

Merci beaucoup pour ce magnifique blog que je trouve d’ailleurs très intéressant avec une belle interface, facile en navigation. Il est vraiment super ! Bravo et bon courage .